Famille en mutation

Étude sociologique québécoise dont voici quelques extraits

Dossier : La Famille : une institution sociale en mouvance

Francine Descarries, Département de sociologie Christine Corbeil, École de travail social, Université du Québec à Montréal

Le Québec partage avec le reste de l'Occident des conditions sociales et économiques de développement qui ont entraîné au cours des récentes décennies une transformation profonde des valeurs, des normes et des structures familiales. Les caractéristiques de cette évolution et les facteurs qui en sont à l’origine sont largement documentées (Dandurand, 1988, 1992; CSF, 1991; CQF, 1996, 2001; Piché et Le Bourdais, 2003). Parmi les plus fréquemment évoquées, on retrouve la baisse de la nuptialité et la multiplication des types d'unions – mariage, union civile, union de fait –, la croissance des naissances hors mariage et de l'instabilité conjugale, la diversification des formes de familles : biparentale, monoparentale, recomposée, homoparentale, adoptive, et, enfin, l’accessibilité à la contraception, à l’interruption volontaire de la grossesse et la baisse de la natalité, qui instaure le modèle de la famille à un ou deux enfants. Causes et effets s’ajoutent à ces réalités démographiques : la dissociation normative et concrète qui s'instaure progressivement entre vie de couple et vie familiale, entre sexualité et procréation et entre engendrement et filiation, ainsi que le recentrement de la famille autour de l’enfant et de sa fonction relationnelle. La famille n’est plus dorénavant soumise aux aléas du " destin ", mais s’inscrit davantage dans une série d’actes délibérés d’où émane certes une architecture familiale complexe caractérisée par la pluralité des modèles de conjugalité, de parentalité et de filiation, mais également " une meilleure maîtrise de la vie adulte " (Dandurand, 2001 : 89).

De même, dans la foulée de la participation massive des femmes au marché du travail et ce, même lorsqu'elles sont mères et responsables de jeunes enfants, le modèle conjugal dominant du mari-pourvoyeur et de l'épouse-ménagère perd son hégémonie. Celui-ci laisse progressivement place à l’expression de nouveaux modes de parentalité (Le Gall et Bettahar, 2001) et favorise un élargissement du territoire de la paternité (Dulac, 1999, 1993; Marcil-Gratton, 2003). Parallèlement, bien que la famille continue à occuper une place prépondérante dans la trajectoire de vie des femmes québécoises, elle ne représente plus pour autant leur unique lieu d'accomplissement personnel et social. Cela dit, il demeure que la majorité des familles hétérosexuelles, malgré des changements notables, se présentent encore aujourd’hui sous les traits d'une organisation sociale des rapports de sexe façonnée à l'aune d'un rapport asymétrique et inégal entre hommes et femmes, particulièrement en ce qui concerne le partage des responsabilités et des tâches lorsque intervient la prise en charge des enfants (Corbeil et Descarries, 1997; Descarries et Corbeil, 2002).

Nulle part ailleurs en Occident, comme le soulignait Patrick Festy (1985), le changement des comportements familiaux et reproductifs des individus n'a été vécu de façon aussi spectaculaire. Pour bien saisir le sens et la portée de ces transformations dans les modèles de vie familiale, il faut les mettre en parallèle avec l'évolution de la société québécoise. (…)

  1. J’me marie, j’me marie pas (…)
  2. Le règne du mariage légal et indissoluble tire à sa fin (…)
  3. La monoparentalité vécue au féminin (…)
  4. Des familles de un ou deux enfants

La sur-fécondité des Québécoises au XIXe siècle avait assuré à la province, pendant de nombreuses générations, une croissance naturelle stable. Avec un taux de fécondité de 6,3 enfants pour les femmes nées en 1845, et de 4,8 enfants pour les femmes de la génération suivante, les Québécoises se retrouvaient parmi les femmes les plus fécondes en Occident (Collectif Clio, 1992 : 184). À l’aube du XXIe siècle, la situation est tout à fait inversée : le taux de fécondité des Québécoises est dorénavant un des plus faibles au monde, se situant à 1,47 en 2001 (Duchesne, 2002 : 15). Corollaire de cette tendance, la taille des familles québécoises ne cesse de décroître depuis 40 ans, passant de 4,2 personnes par famille en 1951 à 2,9 en 1996. En 1986, le nombre moyen d'enfants par famille était de 1,83 ; il est de 1,75 en 1996 (Québec, 1999: 76, 95). Dans ce contexte, les familles de trois enfants ou plus ne représentent que 16,3% de l'ensemble des familles avec enfants de moins de 25 ans au Québec en 1996, alors que cette proportion était de 26,1% en 1981 et de 45,8% en 1951 (Québec, 1999). En contrepartie, depuis 1996, les familles avec un seul enfant sont majoritaires. Elles représentent 42,1% de l'ensemble des familles par comparaison à 41,4%, pour les familles à deux enfants. En 1981, ces proportions étaient respectivement de l'ordre de 34,9% et 39%, et en 1951 de 29,6% et de 24,6% (Québec, 1999). Au Québec, il va sans dire, l'inquiétude qu'engendre, à divers niveaux, ce " choc démographique " prend une signification sociopolitique particulière puisqu'il pose la question de sa survie comme seule enclave francophone d'Amérique du Nord. Les conséquences anticipées pour la société québécoise vont du vieillissement à l'extinction, en passant par l'assimilation culturelle et linguistique au reste de l'Amérique. (…)

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